mardi 8 avril 2014

52 Ancestors : #14 Louis Madelaine et la Villa du Bonheur



Cette semaine, la ville du Havre est en effervescence ! Les résultats du concours du journal local, Le Havre-Eclair, sont sur le point d'être publiés. Le concours récompensera la famille qui sera désignée comme étant la plus méritante du Havre et cette famille remportera alors un formidable prix... une maison ! 

C'est M. BONNET de VILLER qui est le généreux donateur de la maison, la Villa du Havre-Eclair, surnommée pour l'occasion "la Villa du Bonheur". Il l'avait lui-même gagnée grâce à un premier concours du Havre-Eclair, consistant à trouver les mots manquants dans un feuilleton publié dans le journal. Mais M. BONNET de VILLER, inspecteur général des Douanes, avait déjà une confortable maison au Havre, et c'est pour cela qu'il avait demandé à ce que la maison revienne à une famille méritante plutôt qu'à lui.

Louis MADELAINE et sa femme Clémence (née BOUGON) ont tenté leur chance à ce concours. Nous sommes en 1905, mariés depuis 24 ans, ils habitent avec leurs 9 enfants dans un petit appartement au 8 rue de la Gare. Louis est depuis 3 ans le cocher du directeur de l'Usine à Gaz, ce qui lui rapporte 4 Francs 50 par jour. C'est mieux que son précédent métier de charretier, mais cela ne suffit pas à bien nourrir toute cette famille car le salaire de domestique de Clémence est aussi très bas. Mais il est important pour eux que leurs enfants aient une bonne éducation. La famille nombreuse a pris l'habitude de trouver des économies dans chaque action de leur vie quotidienne. C'est pour cela qu'ils ont déménagé du 12 rue Demidoff au 8 rue de la Gare, c'est plus loin du travail de Louis, mais le loyer annuel de 200 Francs y est moins élevé. Louis fait aussi des heures supplémentaires en promenant également les "demoiselles du directeur", ce qui lui permet de gagner 1 Franc 50 de plus. Mais il termine souvent tard et doit rester dormir à l'écurie... Quant à Clémence, grâce à ses talents de couturière, sans doute hérités de sa mère qui était tisserande, elle confectionne elle-même les habits des enfants, simples mais élégants, comme on peut le voir sur la photo ci-dessous ! 

Sur cette photo, Louis et Clémence sont entourés de leurs enfants : de gauche à droite, Ernestine (1891-1982), Eugène (1887-1954), Marianne (1882-1966), Georges (1885-1961), Albert (1889-1962), Louise (1893-1959) mon arrière-grand-mère, et assis : Louis MADELAINE (1860-1936) avec Emile (1898-1918), Clémence BOUGON (1864-1949) avec Marie (1902-1964), et à droite de Clémence : Jules (1896-1917).


La famille Madelaine - 1905
Archives familiales

Le vendredi 13 octobre 1905, le gagnant est annoncé ! La veille, la commission chargée de l'attribution de la villa s'était réunie avec pour but d'attribuer la villa à l'ouvrier candidat le plus méritant, étant le chef d'une famille nombreuse, et s'étant engagé à habiter la maison. Six mille candidats avaient tenté leur chance, il fallut éliminer ceux qui n'étaient pas des ouvriers, ceux qui n'étaient pas chefs de famille. Au final, la commission dut départager deux candidats, et c'est M. BONNET de VILLER qui les départagea en attribuant son vote à... Louis MADELAINE !


Première page du journal le Havre-Eclair du vendredi 13 octobre 1905
Source : Bibliothèque Armand Salacrou, Le Havre

Quelle joie et quelle surprise pour la famille ! Le vendredi après-midi, à 15h, ils sont invités à se rendre à la villa pour la visiter. Louis, Clémence et leur fille aînée Marianne découvrent alors la belle maison en pierre toute neuve avec six pièces et sur deux étages, qui sera désormais leur foyer. C'est Louis qui ouvre lui même la barrière pour faire entrer tout le monde. Ils découvrent alors le jardin où ils pourront faire un potager, et l'intérieur de la maison, avec son élégant escalier et son balcon. Clémence est très émue, quel énorme changement dans leur vie ! Ils vont pouvoir vivre un peu plus à leurs aises que dans leur petit appartement, et les 200 Francs de loyer pourront servir pour l'éducation des enfants, les MADELAINE ont encore du mal à réaliser ce qui leur arrive.


Extrait du journal le Havre-Eclair du dimanche 15 octobre 1905
Source : Bibliothèque Armand Salacrou, Le Havre

Dans les jours qui suivent, Louis écrit deux lettres, à M. BONNET de VILLER et au journal Le Havre-Eclair :


M. Bonnet de Viller, 92 rue du Lycée, Le Havre
Monsieur, 
Je ne sais comment vous exprimer ma reconnaissance pour le bonheur que ma famille doit à votre générosité. Nous ne sommes que de pauvres gens qui peinons beaucoup pour élever nos enfants et en faire de bons citoyens et de braves ménagères, mais si nous ne connaissons pas les mots capables de traduire notre gratitude, nous saurons apprécier les bienfaits et nous garderons toujours le souvenir de celui que nous vous devons. Grâce à vous, nos enfants pourront se développer et se fortifier au grand air. C'est un bienfait dont nous comprenons toute la valeur. Et nous pourrons encore, grâce à vous, économiser sur l'argent que nous consacrions à notre loyer, pour leur donner plus d'instruction et plus de bien être. C'est de toutes les conséquences de votre générosité que nous vous remercions vivement. Vos voeux sont comblés puisque vous aviez voulu faire une famille d'heureux, et cette famille, néanmoins, sera beaucoup la vôtre, car elle vous devra la santé et la prospérité. Croyez que nous n'oublieront jamais ce bienfait. Veuillez agréer, monsieur, nos sentiments respectueux et l'expression de la gratitude de toute ma famille. 
Louis Madelaine



Monsieur le Directeur du Havre-Eclair
Monsieur le Directeur,
Lorsque j'ai commencé le concours du Havre-Eclair, j'étais loin d'espérer qu'un jour je serais le gagnant de la Villa. Mon ambition d'ouvrier modeste n'allait pas jusque-là. Mais aujourd'hui, grâce à la générosité du gagnant, M. Bonnet de Viller, nous voilà devenus propriétaires, ma femme et moi, d'une maison familiale, située en bon air, très commode et spacieuse. Je me rends compte que si ma famille doit cette bonne fortune au généreux donateur et à la commission qui m'a désigné, nous la devons aussi au Havre-Eclair. Et c'est au Havre-Eclair que j'envoie aussi mes remerciements et l'expression de ma gratitude, puisque c'est à lui que je dois de voir mes charges de famille si lourdes diminuées par un logement gratuit en pleine campagne et près de mon travail. Nous nous montrerons dignes du choix de la commission et nous continuerons à élever nos enfants pour en faire de bons Français. Veuillez agréer, monsieur le directeur, pour vous et pour le Havre-Eclair, l'expression de notre reconnaissance et nos salutations respectueuses.
Louis Madelaine

Le 19 octobre, les clés de la villa sont remise à Louis et sa famille. Il est décidé que la villa adoptera définitivement son surnom de "Villa du Bonheur" et que les entrepreneurs reviendront la semaine suivante pour graver officiellement ce nom sur la maison !

Les MADELAINE vivront d'heureuses années dans la Villa du Bonheur, que seule la Grande Guerre viendra troubler en emportant Jules et Emile, Morts pour la France. 



Louis et Clémence quelques années plus tard devant leur Villa du Bonheur
Archives familiales

Louis et Clémence dans la calèche
Archives familiales

Mes parents sont retournés chercher la maison pour voir si elle existait toujours, et en effet elle n'a pas bougé ! Cette maison est en fait la première qui fut bâtie sur le Plateau de Frileuse au Havre. Point de départ du quartier qui est aujourd'hui bien urbanisé, la maison, elle, est toujours flambant neuve, comme au premier jour !


La Villa du Bonheur - Le Havre, 2014


Sources :
- Le Havre-Eclair du 13/10/1905
- Le Havre-Eclair du 15/10/1905
- Le Havre-Eclair du 20/10/1905
- Le Paris-Normandie du 08/12/1965 où l'on trouve une interview de Marianne (exemplaire découvert grâce aux très sympathiques habitants actuels de la maison)


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